Wladimir Tchertkoff

 

 

 

 

"ENFANTS DE TCHERNOBYL BELARUS"

 

Professeur Youri Bandazhevsky

 

   

13 - 27 février 2004

 

Nouvelles sur une relégation sans cesse différée

 


 

 

Le jeu cruel a repris en plein pour détruire les Bandajevsky. Peut-être était-il scientifiquement préparé de longue date. La grâce présidentielle a été refusée au courant du mois de janvier et Youri Bandajevsky est toujours en prison, bien que la seconde amnistie générale, votée par le parlement biélorusse depuis son incarcération, lui donne droit de sortir des 4 murs qui l'enserrent depuis trois ans et d'aller en relégation.

 

Entretien Galina -Kovtchour 

 

Le matin du vendredi 13 février, Galina est allée parler à M. Kovtchour (Comité exécution peines CEP), pour essayer de négocier pour Youri une destination différente de celle de Vetka. Elle lui a annoncé un seul argument à discuter : "Le destin de mon mari à partir de maintenant". Réponse : "Si vous voulez mon opinion, il restera en prison encore un an." Prise de court, déstabilisée, Galina : "Mais la relégation..." - Kovtchour : "Mais savez-vous, où il a demandé d'aller?! Il a demandé Vetka! Nous lui avons proposé d'autres endroits. Il brûle d'aller seulement là-bas. Il l'a motivé par la volonté de continuer ses recherches dans le territoire contaminé. Nous refuserons pour raisons de santé. C'est un territoire contaminé à plus de 40 Ci au Km2, il devra faire des travaux durs, abattre les arbres dans la forêt, un froid à pierre fendre. Avec son ulcère, les problèmes au coeur qu'il a eus, nos médecins n'accepteront jamais." Galina : "Comprenez qu'il est psychiquement malade. Si vous le retenez encore un an, ce sera un zombie qui sortira de chez vous." Kovtchour : "Il a signé sa demande. Le tribunal ne peut pas l'obliger par la force." Galina suppliante: "Mais, quand même, faites quelque chose, vous savez dans quel état de nerfs et mental il se trouve." Kovtchour (argument de repli?) : "Quel que soit le lieu de la relégation, les travaux seraient de toute façon trop durs pour lui. Dans un an il aura la libération conditionnelle." Galina : "Ce n'est même pas sûr, car le refus de la grâce précise  qu'il doit restituer 35.449.200 roubles à l'État, sinon c'est toute la durée de la peine en prison." (A vérifier. w.t.) Et, à supposer que nous trouvions cet argent, ce serait la reconnaissance formelle de la culpabilité." Kovtchour : "Mon opinion est qu'il restera chez nous encore un an."

 

L'impression de Galina est que Kovtchour n'est pas libre, qu'il lui répond suite à des ordres reçus.

 

La conversation s'est déroulée dans son bureau, continuellement interrompue par des collaborateurs, qui venaient faire signer des documents, soumettre des problèmes, rendre compte de questions en cours. Dès qu'ils se trouvaient seuls, Galina, désespérée, le suppliait de chercher une solution. A la fin, il a dit "Bien. J'irai le voir, je ne lui ai pas encore parlé. Mais, je ne suis pas seul à décider. En ce moment, je ne suis pas en mesure de traiter cette question avec vous, de faire quelque chose. Attendons une paire de mois." - "Pourquoi deux mois?" - "Le début du printemps, que finissent les grands froids." Mais l'impression de Galina est que c'était une façon de mettre fin à l'entretien.

 

Kovtchour n'est pas un mauvais type, mais, bien que chef de son administration ayant pouvoir de décision, il semble que dans le cas présent sa latitude de décider se soit subitement restreinte.

 

Pourquoi Youri a-t-il demandé Vetka ?

 

Donc, Youri n'aurait pas dit la vérité à Galina, quand il disait qu'il n'avait pas le choix quant au lieu de destination de sa relégation (cf. NP du 8.02.04).

 

Pourquoi? Une des hypothèses de Galina et de Vassili est qu’il a été persuadé par Konopliov (le député, qui manipulait Youri avec de fausses promesses pour qu'il rompe avec Galina (cf. NP du 12.06.02 et suiv.), que la seule possibilité d'obtenir la relégation était de la motiver par le travail scientifique dans les territoires contaminés, conformément à l'appel des parlementaires à Loukachenko en juillet 2003 (cf. NP du 23.08.2003). Youri serait tombé dans le panneau.

 

Son choix s'est effectué avant le refus de la grâce. Les fonctionnaires du CEP ont présenté à Youri les documents à signer le 6 janvier, date à laquelle sa détention en prison atteignait les 3 ans et à partir de laquelle il avait droit à la relégation, suite à la seconde amnistie générale votée par le parlement. A cette date, Youri pouvait soit opter pour la relégation, soit attendre pendant un an en prison la libération conditionnelle anticipée. Doutant que Loukachenko lui concède la grâce, sans attendre la réponse du Président, il a signé pour obtenir au moins la relégation à Vetka. Ceci n'empêchait pas Loukachenko de le gracier. Mais la motivation de continuer les recherches sur les conséquences sanitaires de la catastrophe de Tchernobyl pouvait et a pu irriter le chef de l'État, au moment où tous les instituts spécialisés dans ces recherches sont en voie de démantèlement définitif.  Était-ce un piège tendu par ceux qui voulaient empêcher le scientifique de poursuivre son œuvre? C'est une explication possible.

 

Bandajevsky monnaie d’échange ?

 

D'autre part, il y a cette phrase que l'ambassadeur français a prononcée à Galina, lors d'un entretien qu'ils ont eu le 9 février dernier : "L'actuel ministre des Affaires étrangères a compris que Bandajevsky pouvait constituer une monnaie d'échange. Ils veulent quelque chose." Il l'a dit avant de connaître ce revirement de Kovtchour. Donc sur une impression qu'il a eue indépendamment, par d'autres signes. Se profile alors une autre hypothèse : derrière l’intransigeance de Kovtchour, faire mettre le prix dans une négociation  éventuelle…

 

Toutes les manoeuvres et signaux dans la direction d'une grâce possible n'auraient été alors qu'un miroir aux alouettes pour susciter un espoir et une attente chez ceux qui luttent pour libérer Youri et faire pression pour qu'une négociation avantageuse s'enclenche. En même temps on offre une justification "plausible" pour refuser la relégation, au nom de la santé, et donc avoir à sa disposition tant le bâton que la carotte pour négocier.

 

Démarches auprès des autorités bélarusses

 

Le sentiment de totale impuissance et d'isolement, à la merci d'un pouvoir illimité, comme aux premiers jours de l'arrestation, en juillet 1999, m'a été transmis par Nesterenko, quand il m'a demandé que nous fassions des appels à tous les niveaux de l'administration et du pouvoir politique biélorusses. Il s'est repris aussitôt, se rendant compte que tout cela a déjà été joué et que les autorités biélorusses s'en moquent. L'impression est que quelque chose ne pourra être obtenu que par des donnant donnant politiques entre l'Occident libre et le Belarus...

 

Néanmoins, il reste le dossier sur les violations des droits de l'homme au Haut Commissariat des Nations Unies. Dans sa réponse aux observations et aux critiques du Commissariat le gouvernement du Belarus esquive l'essentiel en parlant de ce qui justifierait le procès et la condamnation de Bandajevsky, - ce qui n'intéresse pas Genève, - sans répondre sur les violations des droits de l'homme incriminées. Parmi les arguments avancés le gouvernement a insisté sur la parfaite santé de Bandajevsky, grâce aux parfaites conditions de détention. Garri Pogoniailo, qui rédige en ce moment ses commentaires à cette auto-justification du gouvernement, qu'il devra transmettre à Genève au plus tard le 2 mars, suggère de contre-attaquer sur cette contradiction : d'un côté le gouvernement soutient que Bandajevsky est en bonne santé, de l'autre il apparaît que la prison en a fait un invalide incapable de travailler en relégation. Dans une lettre adressée, le 24 février, par quatre organisations françaises au Ministre de l'Intérieur du Belarus, NAUMOV, il est dit : (voir lettre)

 

    "Nous avons été informés que des conditions de vie particulières ont été créées [en prison] pour le professeur, ainsi que des conditions de travail lui permettant de poursuivre en partie sa recherche scientifique. Nous considérons que c'est uniquement grâce à cela que l'état de santé physique et moral de Youri Bandajevsky a pu être estimé comme « satisfaisant » par les médecins de l'Hôpital républicain du ministère de l'Intérieur, dans la réponse que votre gouvernement a adressée au Haut Commissariat aux Droits de l'Homme des Nations Unies.

 

Nombre d'organisations internationales non gouvernementales ainsi que les scientifiques du monde entier sont préoccupés par le sort futur du chercheur biélorusse dont les travaux présentent un énorme intérêt pour l'humanité tout entière. 15 villes de France, y compris Paris, ont octroyé à Youri Bandajevsky le titre de Citoyen d'honneur. 13.000 personnes ont signé un texte demandant sa libération.

Le professeur est en prison depuis plus de trois ans. Dans cet intervalle de temps il s'est vu par deux fois appliquer la loi sur l'amnistie et son temps de peine a été diminué de deux ans.

En présence des ambassadeurs de France et d'Allemagne, qui ont rendu visite au détenu à la colonie, le 9 avril 2003, ainsi que lors de la visite du responsable de la délégation de l'OSCE, monsieur Heyken, le directeur du Comité d'exécution des peines a déclaré, en se fondant sur les art. 90 et 91 du Code de droit commun de la République du Bélarus, qu'après écoulement de la moitié du temps de peine, assigné par la Cour, la peine de Bandajevsky serait remplacée par une punition moins lourde.

Nous vous saurions gré d'appliquer au professeur l'adoucissement de la peine prévue par la loi en mettant fin à son séjour  en prison le plus tôt possible. Ce sera une mesure pleine d'humanité à l'égard de ce grand savant dont le sort préoccupe le monde entier.

               Nous ne doutons pas qu'une fois libéré, Youri Bandajevsky continuera son travail scientifique pour la protection des populations, vivant dans les régions du Bélarus contaminées par la catastrophe de Tchernobyl.

 Nous vous prions de bien vouloir nous communiquer votre décision au "Comité Bandajevsky".

             Avec nos remerciements anticipés, veuillez croire, Honoré Vladimir Alexandrovitch, à nos sentiments distingués.

Pour -Amnesty International, Carine Hahn;
Pour France - Libertés, Anne Guérin;
Pour  Enfants de Tchernobyl Belarus, Solange Fernex;
Pour le Comité Bandajevsky, Maryvonne David-Jougneau

 

Une lettre analogue a été adressée au directeur du Comité d'exécution des peines, Vladimir Kovtchour. (voir lettre)

 

Deux lettres de la famille Bandajevsky

 

Hier, Galina m'a envoyé cette correspondance entre Youri et sa famille, pour que je la fasse lire à ses amis d'Occident.

 

Bonjour, mes chéries, mes bien-aimées

Nous sommes le 22 février, dimanche. C'est aujourd'hui le jour du pardon [le dimanche qui précède le carême dans la tradition orthodoxe] aussi  je vous demande pardon à vous, mes chéries, à mes amis et aux gens que je ne connais pas mais qui m'ont soutenu pendant tout ce temps. Je demande pardon pour toutes les difficultés que je vous ai créées et pour la vie dure et difficile à laquelle j'ai condamné mes plus proches, celles que j'aime le plus. Je vous aime tous beaucoup, votre sollicitude et votre soutien me sont très précieux. Je voudrais par dessus tout être utile et nécessaire non seulement à ma famille mais à mon peuple. Je pourrais parler longuement de cela mais les conditions ne me le permettent pas encore.

Courage, mes chéries! C'est dur mais que faire, nous devons tous rester unis, nous devons être patients. Courage et surtout pas de larmes. Nous n'avons à attendre de miséricorde, de compassion ni surtout de justice de personne. Je l'ai définitivement compris. Je vous appelle, mes chéries, à porter votre croix avec dignité. Il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons comprendre dans ce monde. Je veux vraiment survivre et j'essaie de ne pas dépérir. Si je tiens encore le coup, c'est bien grâce à vous et aussi, bien sûr, à mes amis. Merci à vous tous.

Je bavarde constamment avec notre Ekatérina qui me regarde de sa photo et me demande "Alors grand-père, qu'est-ce qu'on fait?" Et je ne veux pas me montrer faible devant elle. Les enfants sont notre avenir et nous devons les aider à devenir  forts et en bonne santé. C'est ce qui me pousse à continuer à vivre et me fait penser que je suis encore capable de leur être réellement utile. Le sort a voulu que dans ma famille il n'y ait que des femmes, aussi je vous souhaite à toutes une excellente Fête du Printemps [il appelle ainsi la fête des femmes du 8 mars.] Beaucoup de santé et de bonheur!

Je vous embrasse et je vous aime beaucoup!

Youri

 

La famille a répondu

 

Bonjour cher petit papa et grand-père!

Nous avons reçu ta lettre. Nous sommes les 26 février. C'est formidable que tu gardes ainsi ton moral et qu'en plus  tu essaies de  nous encourager et de nous soutenir. Je comprends à quel point c'est dur et pénible mais il faut continuer à vivre. Je suis heureuse de voir que tu gardes ton calme et que leur nouvelle tromperie ne t'a pas brisé. En toute sincérité, j'avoue que j'ai eu très peur que cela n'arrive. Chez nous les lois prennent la forme qu'on leur donne au gré des besoins. En ce qui nous concerne, ils les manient comme bon leur semble. C'est partout tromperie et mensonge. Dieu est leur juge.

Nous sommes toujours à tes côtés, nous te soutenons, nous vivons de tes problèmes et de tes soucis. C'est plus facile quand on est ensemble. Soyons courageux et cherchons de quoi nous consoler même dans cette vie si pénible. Quelle joie pour toi que tes ouvrages commencent à vivre, que tu aies des amis fidèles, une famille qui t'aime et qui tient à toi. Ménage-toi, la santé est notre bien le plus précieux. Si tu gardes la santé, tout le reste viendra avec. Je te souhaite beaucoup de sagesse, de force morale et de foi en la justice. La justice finira par triompher un jour, j'en suis sûre.

Nous t'embrassons, te serrons dans nos bras   et attendons avec impatience ton retour à la maison

Ta famille

 

Dernière nouvelle

 

Galina m'a appelé au moment où je terminais ces Nouvelles pour me dire, que le jeudi 26 février,  la télévision d'état du Belarus a transmis un service sur le congrès international des organisations non gouvernementales de défense des droits de l'homme, qui s'est tenu récemment pendant trois jours à Minsk. La télévision a déclaré que l'objectif de ce congrès était de subvertir l'ordre établi au Belarus, avec la participation de l'épouse du Prof. Bandajevsky, le scientifique ex-recteur de l'Institut de médecine d'état de Gomel, incarcéré pour concussion. La télévision a montré Galina en gros plan pendant ce commentaire du journaliste, qui a eu aussi des expressions peu flatteuses à l'encontre de l'ambassade de France. Galina, qui est restée deux heures à ce congrès pour rencontrer entre autres les représentants d'Amnesty International et de la FIDH, venus de Londres et de Paris, et pour les remercier de leur soutien à son mari, est évidemment sous le choc et se demande ce que cela peut présager. Elle m'a dit que Youri est le seul détenu "politique" en ce moment au Belarus, du fait que c'est le seul au sujet duquel l'Occident fait des appels de libération.

 

S'agit-il d'une surenchère pour inciter les pays occidentaux, qui défendent les droits de l'homme, à entamer des négociations politiques pour la libération de ce prisonnier de conscience?

S’agit-il - dernière hypothèse, la moins optimiste - de  la volonté de Loukachenko de salir au maximum Youri Bandajevsky (et sa famille), voire de le restreindre dans son droit au moment où le Belarus risque d’être condamné par le Haut commissariat aux droits de l’Homme, face en particulier à son opinion publique au Belarus ?

 

 

Wladimir Tchertkoff

 

 

www.comite-bandajevsky.org