L'AIEA veut rétablir la vérité sur Tchernobyl, 18 ans après

 

Par Louis Charbonneau  (Reuters)

 

dimanche 25 avril 2004

 

 


 

VIENNE (Reuters) - Même s'il est possible que le véritable impact de la plus grave catastrophe de l'histoire du nucléaire civil demeure inconnu, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a décidé de mettre un terme à la confusion qui continue de prévaloir pour la majorité des victimes de Tchernobyl.

 

Il était 1h24 du matin, ce 26 avril 1986, lorsqu'à la suite d'une explosion, le réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire ukrainienne crachait un nuage de radioactivité, qui s'est ensuite promené dans les cieux d'Union soviétique et d'Europe.

 

Une trentaine de personnes sont mortes de l'exposition aux radiations peu après l'accident. Près de 2.000 enfants ont développé un cancer de la thyroïde et des milliers d'autres maladies ont été attribuées au nuage de Tchernobyl. Plus de 100.000 personnes ont été déplacées.

 

Sur les millions de personnes dont les vies ont été affectées par la catastrophe, combien ont développé des cancers? Difficile à dire.

 

Notamment parce qu'un manque de rigueur administrative et la corruption n'ont pas permis de recenser précisément les ouvriers qui, dans la plus grande des urgences, ont travaillé après le 26 avril à l'ensevelissement du réacteur sous une épaisse chappe de béton.

 

"Nous sommes face à un problème épistémologique", reconnaît l'Argentin Abel Gonzalez", chef de la sécurité liée aux déchets et aux radiations à l'AIEA.

 

FORUM DE TCHERNOBYL

 

"A Tchernobyl, les seuls malades que l'on puisse concrètement identifier sont les 1.800 enfants qui ont développé un cancer de la thyroïde et les travailleurs surexposés aux radiations. Le reste, c'est l'inconnu".

 

Non seulement est-il difficile pour les experts de comprendre le véritable impact du nuage sur les hommes et les écosystèmes, mais il est indéniable que des études contradictoires publiées depuis la catastrophe ont semé le trouble dans l'esprit des millions de personnes dont les vies s'en sont trouvées bouleversées.

 

"Les gens dans les villages affectés ont souffert de l'incohérence des informations qu'on leur a communiquées", a expliqué Gonzalez. Certains rapports ont fait état de 15.000 victimes. D'autres ont donné un bilan différent.

 

C'est pour cette raison que l'AIEA a décidé de créer le Forum de Tchernobyl, dont la tâche sera d'élaborer "des déclarations transparentes et faisant autorité sur la situation réelle après Tchernobyl", a dit Gonzalez, spécialiste du dossier.

 

De 1989 à 1991, il a dirigé une vaste étude de l'AIEA sur l'impact sanitaire, environnemental et radiologique du désastre sur les villages de Russie, d'Ukraine et de Biélorussie.

 

Ces trois pays, ainsi que l'AIEA et les autres agences de l'Onu  concernées participeront à ce Forum. Il aura pour mission de passer en revue toutes les études faites sur Tchernobyl pour les compiler en une seule enquête fiable qui sera présentée l'année prochaine devant l'Assemblée générale de l'Onu.

 

200.000 AVORTEMENTS

 

Gonzalez dénonce de multiples fraudes dans la délivrance des certificats accordés aux "liquidateurs", les ouvriers qui ont travaillé à l'immédiate après-crise pour ensevelir le réacteur.

 

"J'étais persuadé que des cas de leucémie seraient détectés chez les liquidateurs. Mais à ce jour, aucun ne l'a été".

 

Selon lui, de nombreux liquidateurs n'ont en fait jamais travaillé à Tchernobyl, et n'ont fait que récupérer la "carte de liquidateur" qui conférait de nombreux avantages à leurs détenteurs.

 

"J'en ai vu de mes propres yeux le faire", affirme-t-il. Dès lors, le registre des liquidateurs n'est d'aucune utilité. Il se

pourrait en conséquence que le bilan exact du nombre de victimes de la catastrophe demeure inconnu.

 

A en croire Gonzalez, la mauvaise gestion de crise et les lacunes de l'administration soviétiques sont à l'origine d'une tendance de nombreuses "victimes" à s'attribuer tous types de maux qui n'ont en fait aucun  lien avec Tchernobyl.

 

"Quand une femme vous présente son enfant atteint de leucémie, comment lui expliquer que cette maladie n'est pas obligatoirement liée à l'explosion du réacteur?".

 

Selon une enquête de 1996, quelque 200.000 femmes auraient avorté, sur la base d'informations sans fondement, de crainte que leur bébé ne soit atteint de malformations.

 

Selon l'AIEA, Tchernobyl est un tournant dans la perception du nucléaire.

 

"Tchernobyl a été un tournant tragique mais important pour l'AIEA", a expliqué Mohamed ElBaradeï, directeur général de l'AIEA. "Cela nous a amené à consacrer des ressources et des énergies pour les victimes dans une quantité jamais égalée. Et cela nous a amené à tout faire pour qu'un tel accident ne se reproduise pas."