LE DESTIN D'UN HOMME  -  Youri Bandajevski

NARODNAYA VOLIA  -  ("La volonté du peuple") (1) 

Minsk, le 5 juin 2004

  


Comme l’annonçait hier « La Volonté du peuple »,  Youri Bandajevski, l’éminent scientifique travaillant dans le domaine de la médecine radiologique, docteur, professeur et ancien recteur de l’Institut de médecine de Gomel, membre de plusieurs académies, citoyen d’honneur de villes françaises,  a été transféré de la prison au lieu de sa relégation.

Sa femme Galina fut la première à lui rendre visite dans ce nouveau lieu au milieu d’un bois de pins. Les journalistes suivirent poussés par la curiosité de voir un homme si populaire à l’étranger et considéré comme hors la loi dans son propre pays .

Pourquoi n’aime-t-on pas les innovateurs de talent dans notre pays ? Pourquoi met-on en prison ceux qui disent la vérité sur les conséquences de Tchernobyl ? Pourquoi cherche-t-on à compromettre les jeunes organisateurs dans le domaine de la médecine ?

Ayant passé trois ans et demi en prison sur les huit ans de détention de sa peine, Youri Bandajevski a dorénavant droit aux visites. Il peut sortir par les grilles du poste de contrôle et bavarder avec ses visiteurs debout dans la pinède. Tous ceux qui souhaitent le voir peuvent se rendre à la Colonie de reclassement par le travail N°26 dans la région de Diatlovo près du village de Gezgaly et demander à l’homme de garde d’aller chercher le professeur. Nous verrons venir à nous un homme qui ne ressemble pas du tout à ses photos d’il y a trois ans publiées par les journaux au moment du procès en 2001 . Aujourd’hui ce n’est plus un homme perdu ni écrasé, mais un homme qui respire la dignité et le calme.

 Son discours avare d’émotions mais fort précis  laisse deviner une intelligence exceptionnelle. Il a continué à travailler dans sa cellule quelles qu’aient été les difficultés, pour donner de l’entraînement à son cerveau. Il a rédigé un système pour survivre dans les conditions extrêmes, destiné au large public, et des ouvrages consacrés aux pathologies génétiques et à la régulation immunitaire, destinés aux spécialistes. L’amour de la réflexion et de la science a été son salut. Son cerveau entraîné à la recherche (en 1988 Bandajevski devient le plus jeune des docteurs ès sciences en URSS) ne pouvait pas s’arrêter de fonctionner dans la prison, il réclamait de l’exercice et des résultats.

Pendant ces années  Youri Bandajevski – un homme déjà mûr – a remis en question son ancien point de vue sur la vie, la mentalité des gens et la religion. Ce qui arrive à la Biélorussie est le résultat des traditions soviétiques plus profondément enracinées ici qu’ailleurs. L’ancien système étreint et ne veut pas lâcher la jeune génération. La misère et l'envie écrasent à tel point la population que, pendant les années de prison, Bandajevsky n'a ressenti, on peut dire, aucun soutien de la part de ses concitoyens. Par contre le flux de lettres en provenance de l’étranger ne tarissait pas : près de 15000 lettres par an ! Il en a amassé en tout plus de trois cents kilos. Les lettres des adultes étaient pleines de bonnes paroles, celles des enfants pleines d’images. Le soutien des habitants de France, d’Allemagne, d’Irlande, de Belgique, de Hollande et d’autres pays a permis à Bandajevski de survivre. Pour un homme qui a subi de telles épreuves, la foi en Dieu n’est pas un vain mot mais un sentiment réel et profond.

 En octobre dernier, Youri Bandajevski a subi une opération d’appendicite grave qui a failli lui coûter la vie. Mais les médecins de l’Hôpital républicain où l’on traite les détenus ont  fait l’impossible pour qu’il vive. Quatre jours après l’opération Bandajevski s’est forcé à se mettre debout et à marcher. Il multipliait chaque jour les exercices et l’entraînement physique. Aujourd’hui c’est un homme fort qui se tient bien droit aux muscles entraînés, avec un tour de  biceps de 45 cm.

 Il a parlé pendant presque une heure de sa vie, jugeant des  processus sociaux du pays, et toute sa personne irradiait l’assurance de soi, la certitude d’avoir choisi la voie juste.

 

Ludmila Griaznova

05 .06.2004

  


N.B.

La journaliste auteure de cet article est une ex-députée du Parlement biélorusse de la 13-me convocation, que Loukachenko a dissous en arrivant au pouvoir et a remplacé par une assemblée à sa botte. Griaznova est une active opposante au régime, elle a été arrêtée plusieurs fois au cours de démonstrations et réunions politiques et a été emprisonnée pendant de courtes périodes allant d'une semaine à 2 mois. Il y a un an, elle a publié un important article sur les travaux scientifiques du professeur Bandajevsky. Peu de jours après, elle a été emprisonnée pendant 15 jours.

 Le mot "volia" signifie en russe à la fois volonté et liberté. "Narodnaya volia" est un journal d'opposition encore publié au Belarus.

 L'article a été écrit la véille de l'installation de Bandajevsky dans une maison louée dans le village de Peskovtsy au bord du Niémen, à 30 km de la colonie, avec liberté d’organiser son temps et son travail scientifique.