D'une centrale l'autre
 

Galina Bandajevskaya, 46 ans, Biélorusse. Médecin, son mari est en prison pour avoir trop parlé des effets de Tchernobyl.
 

Véronique Soulé  -  Libération  23 juin 2003

 


 


Ils ont beau être mariés depuis vingt-trois ans, lorsqu'elle parle de Iouri en public, Galina Bandajevskaya lui donne du «professeur» : «Le professeur Bandajevski avait une passion, la science, et vivait à travers elle. Ce n'était pas toujours facile de le suivre. A la fin de ses études, alors que nous habitions chez ses parents, il avait installé un millier de rats et de hamsters dans le garage, des poissons dans la salle de bains, des poulets et des coqs sur le balcon... L'expérience lui était utile pour sa thèse. Ça a duré un an et demi. C'était un enfer.» Aujourd'hui Galina ne reconnaît plus son mari auquel elle a rendu visite en prison, à Minsk, à la mi-mars : «Fermé sur lui-même, faible et humilié. Jamais je n'aurais imaginé que la prison le toucherait à ce point.»


Scientifique renommé, le plus jeune professeur de médecine d'URSS, Iouri Bandajevski a été condamné en juin 2001 à huit ans de prison à régime sévère et a été adopté comme prisonnier d'opinion par Amnesty International (1). Il a été déclaré coupable d'avoir perçu pour 26 000 euros de pots-de-vin versés par des étudiants voulant entrer à l'institut médical de Gomel, dans l'est du pays, dont il était le recteur. Aucune preuve n'a été apportée. La famille Bandajevski vivait au contraire sur un train modeste : un petit appartement et une vieille voiture Jigouli pour toutes richesses.


En fait, le «crime» de Bandajevski était autre. Amnesty et les nombreux comités de soutien étrangers, notamment parmi les scientifiques, tout comme les rares opposants biélorusses osant s'exprimer, désignent tous ses recherches comme la vraie raison des poursuites. Spécialiste des effets de la contamination de Tchernobyl, Bandajevski avait critiqué la politique officielle minimisant l'impact sur les populations. Il avait aussi dénoncé des détournements de fonds du ministère de la Santé destinés à financer des recherches dans ce domaine. Une telle imprudence se paie cher sous le régime d'Alexandre Loukachenko, ancien patron de kolkhoze élu président en 1994 et dernier leader néo-stalinien d'Europe.


«Je le croyais si fort.» Galina, pédiatre spécialisée en cardiologie, supporte mal la déchéance de son mari en prison, confirmée par son avocat qui lui a rendu visite le 31 mars. Très amaigri, ses cheveux ont soudainement blanchi ; en raison d'une alimentation trop pauvre, ses gencives saignent et ses dents tombent - «il réclame des colis avec de la nourriture facile à mastiquer», précise-t-elle. Mais surtout, le professeur Bandajevski, qui ne prenait jamais de vacances, obsédé par ses recherches, ne semble plus guère s'intéresser à la science. Il a découvert la religion «jusqu'au fanatisme», dit Galina, et lors de leur dernière rencontre de deux jours (deux fois par an, les détenus peuvent recevoir leur famille), il a prié quatre fois. Peut-être s'agit-il d'un système de défense, après la dépression où il semblait sombré.

«Nous n'avons jamais fait de politique. Je suis venue vous demander votre aide pour mon mari» : un peu perdue à la tribune de la conférence de presse, Galina Bandajevskaya, qui était à Paris à la mi-janvier, a la voix qui tremble. Petite et ronde, un peu apprêtée dans son tailleur, elle ressemble à n'importe quelle femme russe, soumise à son mari et résignée à son sort. L'assistance l'impressionne. Elle ne s'est pas habituée à ce rôle de victime de l'arbitraire, accueillant des parlementaires européens à Minsk ou prenant l'avion pour Paris - depuis Moscou qu'elle rejoint en train «car c'est moins cher» - à l'invitation de comités de solidarité. A d'autres moments, elle devient presque joyeuse, ses yeux bleu clair pétillant, pour rappeler que le professeur Bandajevski était aussi un bon vivant et qu'il chantait bien.

 

Tous deux se sont connus en 1978 à la faculté de médecine de Grodno : Galina est en deuxième année, Iouri en quatrième. Deux ans plus tard, ils se marient et s'installent chez les parents de Iouri, comme cela se faisait souvent en URSS en raison de la pénurie de logements. Ils travaillent dix ans à l'hôpital de Grodno. En 1990, Iouri reçoit la proposition d'ouvrir un institut médical à Gomel, ville de 500 000 habitants à seulement 120 kilomètres de Tchernobyl, en Ukraine, et à ce titre particulièrement touchée par la catastrophe nucléaire. La région a été désertée par les spécialistes en tout genre, notamment les médecins, qui ont fui les risques de contamination.


Iouri, qui s'intéresse à l'apparition de nouvelles pathologies, accepte. Galina suit, confiante. Et la famille (la fille aînée Olga a alors 12 ans, la cadette Natalia a 2 ans) emménage à Gomel. «Les gens étaient très étonnés, se souvient Galina, on demandait au professeur comment, lui, conscient des risques, avait pu prendre une telle décision et amener sa famille dans la zone. Il répondait : "Je peux aider par mes travaux. Quant à ma famille, je lui donnerai toutes les consignes pour éviter les effets négatifs d'un tel environnement."» Bandajevski lance des recherches sur les liens entre les pathologies anormales observées chez les habitants, en particulier les enfants, et le niveau de radioactivité dans leur organisme. Peu avant son arrestation, il avait démontré la relation entre certaines maladies et le taux de césium-137. Une découverte contredisant l'optimisme officiel selon lequel les menaces s'estompaient.

A Gomel, la vie quotidienne n'est pas rose. «Il n'était pas question d'acheter des produits lactés ou de s'approvisionner sur les marchés, au risque de consommer des produits contaminés, explique Galina. Tout notre salaire passait dans l'alimentation.» Dès qu'elles sont en vacances, Olga et Natalia sont envoyées chez leurs grands-parents près de Grodno. «Elles n'ont rien contracté», se félicite leur mère. Toutes deux ont pourtant des problèmes de thyroïde. Mais Galina, qui en souffre aussi, parle d'atavisme.


Après l'arrestation de Iouri, elle a subi le sort des femmes de dissidents. La nouvelle direction de l'institut lui a fait comprendre qu'elle était indésirable : elle a perdu son travail. Décidée à venir vivre à Minsk, près de Iouri, elle n'a pu acheter un deux pièces que grâce à l'aide d'un comité de solidarité français. Elle cumule deux emplois, l'un de vacataire à un hôpital pour enfants, l'autre de chercheur à Belram, un institut indépendant de recherches sur la radioactivité, dans le point de mire des autorités. Elle arrive à gagner 150 euros par mois. «Je ne pouvais pas arrêter : ç'aurait été comme de laisser tomber les neuf années de recherches de Iouri», dit-elle. Ses filles ont tenté de l'en dissuader : «Elles disaient : "On a assez d'un prisonnier dans la famille."»


Une perquisition vient d'être effectuée à son ancien domicile à Gomel, aujourd'hui occupé par sa fille Olga, elle aussi médecin, enceinte de quatre mois. Inquiète, Galina a renoncé à venir au festival de Clermont-Ferrand consacré à la Biélorussie. Sans pour autant abandonner le combat. «Le professeur Bandajevski m'a appris à être têtue», dit-elle.

 

Véronique SOULE

 

(1) Pétition pour sa libération sur le site du comité de soutien www.comite-bandajevsky.org

écrire au comité, 1, chemin Guilbaud, 38100 Grenoble.