Wladimir Tchertkoff

 

  

"ENFANTS DE TCHERNOBYL BELARUS"

 

Professeur Youri Bandazhevsky

 

  22 novembre 2003

Nouvelles de la famille Bandajevsky


Après la période dramatique qu'ils ont traversée dernièrement, l'état de santé de Youri, de Olga et de la petite fille nouveau-née se normalise peu à peu. Toute la famille a senti la solidarité et le soutien venus de l'Occident. Hormis la gynécologue, qui n'a pas assisté à l'accouchement difficile de Olga (l'abandonnant entre les mains de la sage femme), qui l'a mal traitée humainement et mal suivie médicalement ensuite, les médecins et les chirurgiens tant du second hôpital, qui a opéré Olga suite à l'hémorragie, que ceux de la prison, qui ont opéré Youri, ont réagi avec professionnalité et humanité. La direction de la prison a assoupli, dans un premier temps, la rigidité du règlement en autorisant des colis plus fréquents de nourriture pour le prisonnier.

 Nouvelles de prison

Maintenant, terminée cette parenthèse exceptionnelle, la loi de la prison a repris son train-train. En raison du temps de détention écoulé, les visites en cabine téléphonique à travers la vitre sont désormais mensuelles, avec chaque fois un colis alimentaire de 30 kg. Galina a vu son mari le 10 novembre dernier et a constaté aussi que le régime de domination humiliante sur les personnes a repris entièrement ses droits.

 Youri Bandajevsky se trouve toujours injustement détenu en prison et il n'est pas guéri du point de vue moral. Galina l'a vu arriver déprimé à l'entrevue. A peine ont-ils commencé à parler, il s'est mis à pleurer. "Je suis torturé par la dépression. Le médicaments ne me font plus rien, sinon des allergies. Je suis fatigué moralement et psychiquement." Souvenons nous de ses oscillations.

 "Je veux me concentrer. J'ai encore des choses à dire." – juillet 2001, peu de semaines après la condamnation,.

"Pouvoir travailler me sauverait…". "Mon système nerveux ne réussit pas à s'adapter". "Je ne réussirai pas à tenir le coup ici" – Octobre 2001.

"Je travaille dans la mesure où mon cerveau me le permet, par la mémoire des connaissances dont je disposais autrefois… Je m'efforce de me tenir en mains. Il m'est très, très difficile d'être ici. Je suis en train de perdre le contact avec la réalité", Mai 2002.

"Ma position n'a pas changé : je reste fidèle à ma scienceNe vous inquiétez pas pour moi, je tiendrai le coup. Il faut supporter. Je comprends tout cela."– Juin 2002 (amélioration des conditions matérielles de détention).

"Tout m'est égal, tout m'est égal, tout m'est égal... Je ne peux pas t'expliquer ici l'énorme pression que je subis. Mon cerveau est comme un disque fêlé, qui revient toujours au même sillon. Je ne comprends pas ce qui m'arrive, je suis incapable d'avoir un regard lucide sur moi-même. Je n'écrirai plus rien. Je ne m'occuperai plus de Tchernobyl. Tu collabores avec le KGB. Je ne crois pas en ton aide " – Août 2002 (Substances psychotropes? Travail de Konopliov sur Youri… et sur sa mère? : il avait beaucoup insisté pour avoir ses coordonnées.).

 Dans sa lettre de supplication à l'ONU Galina écrit en septembre :      

"On voit que c'est un homme malade, victime de notre système pénitentiaire: ils sont arrivés à dédoubler sa personnalité, à lui faire douter de lui-même, à le désorienter. C'est devenu un homme incapable de résister, une sorte de pâte à modeler dont on peut faire n'importe quoi, qu'on peut diriger à sa guise. Dans ses lettres il m'écrit une chose, à mes questions il en répond une autre. J'avais devant moi un autre homme, un homme  écrasé, indifférent à tout ce qui l'entourait. Ses yeux vides au regard éteint reflétaient une énorme souffrance. C'était un homme à l'identité dédoublée, au psychisme brisé."

 Nous sommes en novembre 2003. Depuis un an, de notre point de vue - l'espoir aidant - quelques signes positifs semblent se faire jour du côté des geôliers, Youri est sorti de ses égarements des premiers temps, il a compris les duperies et les manipulations dont il était l'objet, mais, de fait, depuis le 18 juin 2001, Youri Bandajevsky se trouve toujours  dans la même situation d'emprisonnement, sous un contrôle arbitraire, sans aucune certitude objective, sinon celle qu'il est condamné à huit ans de prison.

 A peine ont-ils commencé à parler, il s'est mis à pleurer. Comme toujours, Galina a essayé de le raisonner, en énumérant les signes positifs apparus dernièrement. Animal pris au piège, il l'écoutait de sa cabine et ce qu'elle disait passait outre. Oui, l'amnistie générale, qui entrera en vigueur en avril, donne en principe la possibilité de sortir en juin 2004. "Mais il n'y a aucune garantie. Ils font ce qu'ils veulent. Ils peuvent m'y laisser aussi bien tous les 8 ans." - "Le Haut Commissariat aux Droits de l'Homme des Nations Unies s'est saisi de ton affaire". - "Oui, oui, mais même s'il y a un blâme, qui ne concerne pas le procès mais les droits de l'homme, ils ne seront pas obligés de me libérer." - "Ils ont insisté pour que tu réitères ta demande de libération… " - "Qui te dit que ce n'est pas une mise en scène. " La spirale du doute, l'absence de toute certitude, mine son esprit, maintient constante l'angoisse au creux de l'estomac, l'empêche de penser calmement. Le régime de domination humiliante dont sont faits les murs qui l'enserrent, la discipline de caserne, l'arbitraire à tous les échelons de commandement sur les soumis, ne laissent pas de marges pour la sérénité. C'est la normalité de la prison. Il est difficile d'imagine la "normalité" d'une prison soviétique (mais sans doute de toutes les prisons).

 Galina avait avec elle le colis de 30 kg, qu'elle devait passer aux gardiens à travers le guichet, avant de le quitter. Agité, il lui a dit "Tu verras, ils refuseront de le prendre. Je n'ai plus rien à manger. J'ai terminé le colis précédent." - "J'ai l'autorisation di Comité d'exécution des peines." (Nouvelles de Prison 11.10.2003)  - "On ne peut pas croire à ces gens." Et en effet, le gardien a refusé le colis : "C'est l'ordre du directeur de la colonie. Vous avez épuisé le droit au colis de 30 kg. avec les colis précédents." - "Faites-moi parler avec le directeur." - "Il est absent." - "Avec son adjoint." - "Il est allé déjeuner à la maison." A la fin, le gardien a pris un saucisson et un poulet préparé par Galina. "J'attendrai l'adjoint dehors." - "Il ne faut pas Galia, ne t'humilie pas, il est impitoyable" lui a dit Bandajevsky. "J'ai l'autorisation du Comité avec moi."

 Galina a attendu M. Los', l'adjoint du directeur, pendant 40 minutes, dehors, avec son colis de 30 kg.  (Los' est un homme dur, que les détenus craignent et qui ne se fait voir que dans des cas où la poigne de fer ou l'intimidation sont nécessaires.Voir les Nouvelles de prison du 9.12.2002), Des détenus qui passaient se sont étonnés de la voir dehors avec le colis. Quand elle leur a expliqué : "Eh ma bonne, il fallait graisser la patte. Toute la prison vit de ça… Nous connaissons Youri Ivanovitch, il souffre beaucoup… N'attendez rien de Los', c'est une bête féroce." Quand la voiture est arrivée, Galina s'est armée de toupet et l'a approché. "Excusez mon impertinence de vous aborder ainsi, dehors, mais je n'ai pas pu laisser le colis pour mon mari, le professeur Bandajevsky. Pourquoi, alors que j'ai l'autorisation écrite?" Los' lui a fait l'aumône, en lui disant de choisir des denrées pour une dizaine de kg et de les laisser à l'entrée. Quelques minutes plus tard, Galina a entendu le haut parleur : "Détenu Bandajesvsky, se présenter à l'entrée pour un colis." Jeu du chat avec la souris, abaissement, humiliation. "Pour obtenir notre droit, me dit-elle, nous devons nous incliner et prier humblement." Quelques jours plus tard, elle a reçu une lettre de Youri qui la remerciait pour cet apport : "il ne me restait plus rien". Galina me dit qu'à l'exception de l'alcool tous les colis en provenance de l'étranger sont régulièrement donnés à Youri. On respecte l'étranger, on méprise les siens.

 La prochaine visite avec les 30 kg aura lieu le vendredi 12 décembre. Du 4 au 11 décembre Galina accompagnera Nesterenko en Allemagne, où ils seront reçus par des associations d'aide aux victimes de Tchernobyl, qui soutiennent les derniers 20 Centres locaux de contrôle radiologique contrôlés par Belrad dans les villages contaminés.

 Nouvelles de dernière minute, dimanche 23, 18 h. J'appelle Galina, qui me lit la lettre qu'elle a reçu hier de Youri, datée du mercredi 19 novembre. "Je vous suis énormément reconnaissant de ne pas m'oublier. Mon état de santé n'est pas des meilleurs. Je suis écrasé par la dépression. Je vois des cauchemars, éveillé. Les médicaments sont inutiles et donnent une grande quantité d'effets secondaires, des allergies. Je n'ai plus de forces. Et tout n'est pas en ordre en bas dans le ventre."  Je demande à Galina ce que signifie la dernière phrase. Elle me dit qu'il s'agit de la suture de l'incision pour l'opération de l'appendicite.  Il écrit par allusion, car il leur est interdit de parler de ces arguments dans leurs lettres.  Pendant leur entretien du 10 nov. Il a dit que la blessure suppurait. Je demande s'il en parle aux médecins. Galina me dit non. Elle ajoute qu'après l'opération il s'est pratiquement enfui de l'hôpital au bout de quatre jours, voulant absolument rentrer "chez lui", dans sa cellule. Le médecin a dit qu'il avait une profonde dépression et vu qu la cicatrisation semblait en bonne voie, il l'a laissé partir. J'ai demandé à Galina d'aller sonder le directeur du Comité d'exécution des peines sur les chances d'une réponse positive, si elle demandait une libération pour raisons de santé, comme cela a été fait en décembre 1999. Car faire cette requête sans avoir l'assentiment de l'administration peut avoir l'effet contraire : le détenu passe devant une commission médicale qui, si elle n'est pas orientée dans la bonne direction "d'en haut", elle le boucle définitivement. En 1999 ce fut le procureur qui a conseillé de faire la demande de libération pour raison de santé et cela a marché. Galina a très peu de temps à disposition, prise comme elle est, à partir de demain lundi, entre une période de formation obligatoire tous les 5 ans pour conserver son statut de médecin et son obligation de faire des heures de présence obligatoires chaque mois en clinique, pour la même raison. Le 4 décembre elle devra accompagner Nesterenko en Allemagne. Le temps passe. J'ai demandé à Nesterenko de faire en sorte que Galina puisse parler avec le directeur du Comité d'exécution des peines avant son départ pour l'Allemagne.

 Nouvelles de Gomel

 J'ai parlé avec Olga. Elle supporte courageusement, avec patience, sa convalescence, qui semble se dérouler normalement après l'hémorragie provoquée par son accouchement difficile. Elle remercie tous ceux qui de loin pensent à elle, l'ont soutenue et entourée, et dont je me suis fait l'interprète. Elle a dit à sa mère qu'elles ne sont pas seules.

 La petite nouveau-née s'est appelée Alexandra pendant les premières trois semaines, puis, à la quatrième semaine, on l'a enregistrée avec le nom de Ekaterina (Katia), à la demande du grand-père. La petite est nerveuse, empêche les parents de dormir la nuit, mais semble en bonne santé. Elle a de l'appétit. Son poids augmente. La maman l'allaite au sein.

 

Wladimir Tchertkoff

23.XI.2003