Wladimir Tchertkoff

 

 

"ENFANTS DE TCHERNOBYL BELARUS"

 

Professeur Youri Bandazhevsky

 

Lettre de Galina Bandajevskaya après la visite

 

du 17 et 18 mars 2003 en prison

 

 


 

 

 

Cher Wladimir Serguéiévitch,

 

Je voudrais vous communiquer les dernières nouvelles de prison.

Vous savez que nous devions avoir une longue visite du 17 au 19 mars mais comme tous les établissements, y compris la prison, ont été soumis à la quarantaine à cause de la grippe, notre visite a été abrégée d'un jour. Ma fille cadette et moi, nous avons passé à la prison les 17 et 18 mars. La visite fut très pénible pour nous deux. Surtout pour Natalia car une enfant sent autrement qu'une grande personne, les enfants sont beaucoup plus sensibles à ce que nous autres adultes ne voyons même pas. Cette visite à tellement secoué et ému Natacha qu'une fois rentrée à la maison, elle fut prise de vomissements  (ça lui arrivait quand elle était toute petite si quelque chose la troublait fort, si elle pleurait). Cet état nerveux lui a donné la migraine. Elle m'a demandé de ne plus la prendre à la prison parce qu'elle ne pouvait plus voir comme on faisait souffrir son père. Pour une enfant je comprends que voir tout ça est bien pénible.

 

Mais voici les choses dans l'ordre. Lorsque nous sommes entrées pour la visite on m'a tout de suite convoquée chez le remplaçant du chef de la colonie. Il m'a rendu la bouteille de champagne (300 ml) qu'on a envoyé de France à Youri pour le Jour de l'An. Il m'a demandé un reçu. Je lui ai demandé si ça valait bien la peine de perdre son temps à écrire des reçus, qu'il pouvait garder la bouteille comme un souvenir de la part de nos amis de l'étranger. Il s'est montré terriblement vexé et  m'a déclaré sèchement: "Vous avez l'habitude de soudoyer les gens et vous espérez ainsi m'enrôler, mais pour me faire des propositions de ce genre, je peux vous priver du droit de visite. Et n'essayez pas de laisser cette bouteille". Voilà l'attitude des gens à l'égard des membres de la famille des condamnés, ils sont coupables rien que parce qu'ils sont de la famille du détenu. On nous fait sentir que nous ne sommes que de la merde et qu'avec nous tout est permis. Cette histoire m'a profondément blessée. S'ils humilient ainsi une personne en liberté, je m'imagine ce qu'ils peuvent faire avec les détenus qui dépendent entièrement d'eux. Je n'arrive pas à m'habituer à ça malgré les humiliations qu'ils me font subir à moi et à toute ma famille depuis le premier jour de l'arrestation.

 

Mais quand j'ai vu mon mari, j'ai failli me trouver mal. Cet homme jadis plein d'énergie, gai et robuste s'est transformé en une créature fermée sur elle-même, faible et humiliée. L'état de Youri a visiblement empiré même en ce court laps de temps depuis ma dernière visite (le 20 janvier), il a perdu 5 à 7 kg, il a vieilli, sa tête est devenue toute blanche. Ses problèmes de dents se sont aggravés, ses gencives saignent, ses dents se gâtent et il les perd. Pendant la conversation, pourtant toute ordinaire, nos voix lui semblaient trop fortes et notre discours trop rapide et difficile à suivre. Le premier jour de la visite il ne cessait de répéter : parlez moins fort et plus lentement, je vous en supplie. Vos voix fortes et votre conversation rapide me donnent mal à la tête. J'ai compris pourquoi quand j'ai su qu'il se trouvait depuis près de deux mois tout seul dans la cellule. Son voisin a été transféré ailleurs. Je pense que dans cette situation la solitude a un effet négatif. La personne s'enfonce dans son propre monde de solitude, dans ses pensées et se ferme. Youri est plongé en lui-même, fermé, il peut rester longtemps le regard immobile en murmurant quelque chose à part soi, ou allongé sur le lit les yeux fermés. Il dit : ne faites pas attention à moi, parlez entre vous, j'écoute. Il s'est mis à croire en Dieu jusqu'au fanatisme. Pendant la journée il a prié quatre fois. Il dit que la foi lui est d'un grand secours. Que seul Dieu est juste ! Il a refusé de changer d'avocat et de déposer une nouvelle requête devant les tribunaux. Tout cela n'est que vanité: "De toute façon il n'y a ni vérité ni justice".

 

Il est profondément reconnaissant aux gens pour leur soutien et leur sollicitude. Pour les lettres, les colis alimentaires et les livres qu'ils envoient. Il lit beaucoup mais surtout des œuvres littéraires. Il parle de la science à contrecœur, je vois que c'est un point très douloureux pour lui. Des gens du Comité d'Exécution des Peines sont récemment venus lui demander les listes des travaux scientifiques qu'il a écrits  au cours de ces deux dernières années. Ils n'ont pas expliqué pourquoi ils en avaient besoin.

 

Il ne veut rien savoir sur la vie du dehors. Il m'a prié : ne me replonge pas dans cette vie que je ne reverrai pas de sitôt. Quand je me laisse aller, j'ai beaucoup de mal à revenir à ma place dans ma cellule. Il vaut mieux ne rien savoir de la vie du dehors, alors il est plus facile de vivre ici.

 

Avec tout mon respect et ma gratitude

Galina

le 20.03.03

 

Galina n'a pas tout dit dans cette lettre. Elle m'autorise à vous transmettre l'essentiel de notre conversation par téléphone

 

J'ai longuement parlé avec elle après l'avoir lue et, sur la base de ce qu'elle m'a raconté plus en détail, nous avons un peu modifié l'idée très sombre qu'elle s'est faite de l'état psychique de Youri. En répondant à mes questions et en se souvenant d'autres moments de leur rencontre, elle a reconnu que la situation n'était peut-être pas aussi catastrophique qu'elle se l'était représentée.

 

Moralement, Youri a souffert et il souffre encore vraiment mais sa souffrance peut être purificatrice (elle aurait pu être seulement destructrice). Il a toujours son esprit de chercheur qui tourne sans arrêt et l'emprisonnement, cette chute subite qui l'a précipité de la "gloire" dans l'humiliation, a fait éclater l'enveloppe, la part sociale de sa personnalité, lui fait faire une immersion douloureuse en lui-même. Il médite sur sa vie et remet en question radicalement ce qu'il a été avant ce choc. Le changement est si profond que Galina, habituée à ce qu'il était, a eu peur. Elle découvre un homme nouveau, qu'elle ne reconnaît pas et dont les références nouvelles, religieuses, lui sont étrangères. Je lui ai dit de ne pas avoir peur, que, dans les conditions où il se trouve, c'est un bon tournant, cela l'aide à durer sans se perdre.

 

Une nuit, assis sur deux tabourets, pendant que la vieille mère et la fille plus jeune dormaient, il a parlé à cœur ouvert à voix basse à Galina, qui l'a écouté longuement. Il lui a dit qu'il a décidé de se reprendre, de se corriger, de se dépouiller de ce qu'il percevait maintenant comme insupportable en lui. Il a jugé durement son caractère égocentrique, orgueilleux, autoritaire, par lequel il a conditionné la famille, pendant toutes ces années, la subordonnant exclusivement à ses impératifs de scientifique et de recteur d'institut. Il lui a dit : "J'étais rempli d'orgueil, je mettais toujours mon MOI, MOI, MOI à la première place".  J'ai fait noter à Galina que le fait d'avoir choisi cette façon d'utiliser la prison, ce travail sur soi-même et dans cette direction, n'est pas le fait de tout le monde et que cela dénote une énergie spirituelle plutôt saine. Elle est d'accord. Youri cherche à s'appuyer sur ce qu'il a de meilleur en lui, dans un rapport de sincérité ouverte avec lui-même et avec Galina. Il lui a dit que cette conversation nocturne l'a rendu à lui-même.

 

Mais les geôliers n'aiment pas ce rapport d'entente entre les deux Bandajevsky. Youri lui a encore répété que le langage standard de ses lettres trop sèches, froides, ce n'est pas à elle qu'il l'adresse. Il s'oblige à écrire à ses geôliers, dont il sait qu'ils le lisent. Il n'envoie ses lettres à Galina que pour qu'elle sache qu'il est toujours vivant. Il craint qu'ils ne lui fassent endurer l'intégralité des 8 ans en prison, alors que les amnisties annuelles et la bonne conduite aidant, il pourrait sortir avant. Galina, qui doit prendre des virages plutôt brusques depuis quelque temps, et qui, pendant les longs intervalles qui les séparent (4 mois), ne peut avoir de rapports affectueux que par lettres, éprouve des difficultés à accepter du premier coup le sens de ce qui se passe. Mais c'est une femme solide, intelligente et pleine d'humour, et nous avons de nouveau ri (à travers ses larmes) au téléphone. Quant à la fille plus jeune, qui est venue avec elle en prison, elle est sous le choc car elle ne comprend pas cette métamorphose souterraine de son père et ne voit que son aspect extérieur. "Il a souvent le regard triste, comme un chien battu", dit Galina.

 

Tout en se refermant, en s'isolant en lui-même, l'esprit de Youri reste clair. Il a beaucoup apprécié certains articles scientifiques photocopiés qui lui ont été récemment envoyés de Paris.

 

Le seul élément qui est objectivement préoccupant c'est sa santé, car il se nourrit mal et peu. Le fait qu'il vive jour et nuit complètement seul, dans cet état d'esprit qu'elle ne lui connaissait pas, a inquiété Galina. Elle a peur d'un coup de tête, d'un geste inconsidéré en l'absence de tout témoin qui pourrait porter secours. Youri lui a répondu que se donner la mort est un grand péché et qu'il ne le fera jamais.

 

 

Calendrier prévisionnel de la détention de Youri Bandajevsky :

Plusieurs hypothèses :

 

Condamné à 8 ans de prison le 18 juin 2001, Bandajevsky a bénéficié d'une réduction de peine d’un  an, suite a une amnistie générale, ce qui réduit en ce moment sa détention à 7 ans.

Le 6 janvier 2002 il avait déjà purgé un an, en tenant compte de la première détention qui a précédé le procès (de juillet à décembre 1999).

Le 6 janvier dernier (2003), il lui restait donc à purger encore 5 ans, jusqu'au 6 janvier 2008.

 

1) S’il  est encore en prison, le 6 juin 2004 : ayant purgé la moitié de ces 7 ans (3,5), il aura le droit de demander une assignation à domicile dans une ville ou un village fixé par l'autorité judiciaire, sans droit de le quitter. Et c'est au bout d'un an, à partir du 6 juin 2005, qu'il pourrait circuler sur le territoire du Bélarus, jusqu'au 6 janvier 2008, date de son retour à l'état de citoyen libre.

 

2) Une autre possibilité consisterait à attendre encore 6 mois en prison, jusqu'au 6 janvier 2005 (moitié des 8 ans de la sentence), et obtenir une remise conditionnelle de peine. Dans ce cas il  redeviendrait libre immédiatement, mais seulement sur le territoire du Belarus, toujours jusqu'au 6 janvier 2008, date à laquelle il pourrait voyager à l'étranger.

 

Ravkov, détenu sans interruption depuis le 13 juillet 1999, a obtenu depuis quelques semaines l'assignation à domicile. Avant cette dernière rencontre, Galina déconseillait la première solution, car après 3,5 ans de prison il est difficile de se réadapter, surtout en vivant seul, sans famille, dans un endroit étranger, où les gens te connaissent comme malfaiteur jugé et condamné. La situation est humiliante, car tout déplacement hors de la localité d'habitation, par exemple pour aller à l'hôpital, se fait sous escorte. De l'avis de Galina, il était préférable de patienter encore 6 mois et d'obtenir la possibilité de vivre libre chez soi, sans passer par ce purgatoire social, qui ne résout la situation de limitation de la liberté qu'en partie et approfondit le fossé entre soi, criminel,  et les autres. Mais après avoir vu son état général Galina ne sait qu'une chose : il doit sortir coûte que coûte au plus vite de ces murs! Si une nouvelle amnistie générale intervenait cette année, Youri pourrait sortir pour le nouvel an.

 

3ème hypothèse : LA MOBILISATION DE L’OPINION PUBLIQUE ET DES SCIENTIFIQUES surr cette affaire, en France et dans d’autres pays, parvient à faire pression sur les autorités biélorusses (Parlement et Président en mal de reconnaissance), changeant la donne tant de l’échéance que des conditions de sa sortie de prison.

 

Une toute dernière nouvelle, à ne prendre qu'avec beaucoup de défiance :

 

Konopliov a dit à Youri que les documents pour sa libération sont prêts : "On attend la signature du Président Loukachenko. Si cela échoue, je viendrai t'en informer." Mais, dans cette attente, qui pourra de nouveau être suivie de déception, pourquoi l'a-t-on laissé seul dans sa cellule?

 

W.T.